Alvaro Canovas Photography

 

La veille, déjà, la mort s’était rapprochée de nous. Khalifa, un de nos trois combattantschauffeurs était mort fauché par RPG dans une petite rue du centre-ville de Misrata. Khalifa, Mohamed et Ahmed travaillent avec nous le jour et partent combattre la nuit. Ils sont des enfants de Misrata, connaissent la ville parfaitement. Ils sont ici chez eux et le font savoir à l’armée de Kadhafi quotidiennement en la harcelant. Nous vivons dans une maison qui sert de centre de communication pour la rébellion. Nous partageons notre habitation avec plusieurs journalistes de toutes nationalités, l’équipe de France 2, Jérôme Bony, Christophe Kenck, Elodie Metge, Christophe Dubois un rédacteur free lance et l’équipe de l’ARD TV allemande, Etienne Monin de France Info et aussi, arrivés il y a deux jours de Benghazi un groupe de photographes et rédacteurs britanniques et américains. Chris Hondros pour Getty Images, Tim Hetherington, Guy Martin, Michael Brown pour «Fortune Magazine» ainsi que Katie Orlinsky jeune photographe new-yorkaise.

Ce matin, je me suis levé tôt. En allant prendre ma douche, j’ai salué Chris, assis dans le

canapé qui lui sert aussi de lit, son ordinateur sur les genoux, concentré. Bonne nouvelle pour

nous qui ne prenons ici qu’un repas par jour: il y avait des oeufs dans la cuisine. J’ai préparé

des oeufs sur le plat pour Jérôme Bony, Chris, Tim et moi-même, et nous avons discuté de la mort de Khalifa, du manque de carburant et d’autres choses encore…

Vers 9 heures, je suis parti avec Alfred et Katy pour une école qui abrite des réfugiés des

combats. Nous avons fait un tour dans le centre-ville pour constater la reprise des activités

commerciales de première nécessité comme le pain, la viande et quelques légumes,

principalement des tomates et des oignons. Vers midi, nous sommes retournés à la «maison»

et l’équipe des «Américains» peu de temps après nous. Ils étaient très excités par les premiers combats auxquels ils venaient d’assister. Ils avaient photographié la progression des

combattants de Sallahedine à l’intérieur des maisons autour de l’«Air Academy». Les

combats avaient presque été des corps à corps. Chris avait réalisé une très bonne série

d’images de civils évacués d’un immeuble sur la ligne de front en plein milieu des combats.

J’ai demandé à Guy pourquoi ils n’étaient pas restés sur place, il m’a répondu que Tim n’avait plus de films (il travaille au Mamiya 6x7) et que Chris voulait faire un premier envoi de ses images à Getty. Chris était très content de son travail, mais pensait avoir pris suffisamment de risques pour la journée et qu’il n’avait pas l’intention de ressortir. Tim lui avait très envie d’y retourner, et nous sommes convenus d’y aller ensemble plus tard dans l’après-midi avec le commandant Sallahedine. Tim s’est installé dans la cour de la maison près des voitures pour être sûr de ne pas rater le départ. Mais comme nous tous, quand le moment vient aucun de nous ne veut rater l’action et finalement Chris nous a rejoints. Nous avons comparé Chris et moi notre équipement et Chris m’a taquiné sur le fait que mon gilet pare-balles comportait des pièces en daim aux épaules «Very trendy, very french.» Finalement vers 3 heures, le signal du départ est donné par Sallahedine. Par manque de place à l’intérieur des pick-up, nous nous retrouvons Chris et moi sur la plage arrière d’un des deux véhicules, à l’air libre. Ahmed, mon chauffeur depuis plusieurs jours, était trop exténué pour nous accompagner. Il m’avait fait promettre de ne pas monter au front sans lui, le fait d’y aller avec une autre voiture m’a mis un peu mal à l’aise. J’avais aussi retiré les plaques balistiques de mon gilet pare-balles pour l’alléger et je le regrettais déjà. Pendant les quinze minutes nécessaires pour rejoindre le front, nous avons bavardé avec Chris. C’est un garçon très discret, qui s’exprime calmement avec beaucoup de courtoisie.

Nous avons d’abord évoqué la Grèce où je passe mes vacances et d’où son père est originaire, de l’île de Spetse plus particulièrement qu’il a connue enfant avec ses parents et dont il était heureux d’apprendre qu’elle avait été préservée du tourisme de masse, de la côte du Maine aussi et aussi de la beauté du continent Nord américain. Puis nous avons parlé de son mariage proche, de sa fiancée Christina, avocate comme ma femme. Il disait avec tendresse que c’étai tune idéaliste car elle travaille comme juriste pour la ville de New York. Ils allaient se marier dans une église catholique dans le quartier de Dumbo, là même où les grands-parents de Christina s’étaient unis. Il était aussi content du loft qu’il avait loué pour la fête après la cérémonie: «Un très grand loft, pas une vue géniale mais déjà plus cher que prévu… A New York tout est hors de prix.» Puis nous sommes arrivés au grand carrefour en face de la «Air Academy». Deux jours plus tôt, nous avions photographié les combats entre la rébellion et les forces pro Kadhafi, deux ou trois rues plus en arrière. Nous avons sauté Chris et moi du pickup et nous nous sommes dirigés vers le groupe de combattant du commandant Sallahedine. A découvert, à l’extrême limite de la ligne de front. Notre groupe au complet était constitué de Chris Hondros, Guy Martin, Michael Brown, Guillermo Cervera, Katy Orlinsky, Christophe Kenck, Tim Hetherington, Etienne Monin, Christophe Dubois et moi-même.

Ce terrain était différent des endroits où nous avions travaillé les jours précédents. Nous

étions habitués aux rues étroites, au dédale de courettes et de passages secrets du centre-ville où nous nous sentions à l’abri des obus de mortier. Ici, rien de tel, un immense rond-point desservi par quatre larges avenues bordées de petits immeubles aux devantures condamnées. Pas beaucoup d’endroits où se réfugier en cas de bombardement, et puis les échanges de tirs justement se font plus intenses. Sallahedine envoie des hommes tirer des roquettes RPG vers AC234-DH-A2-Chris Hondros. 4

les positions de l’armée de Kadhafi. Comme un coup de pied dans un essaim de guêpes, la

réponse est violente et intense. Christophe Kenck, Christophe Dubois, Etienne et moi étions collés contre un mur à l’abri des tirs, tandis que les autres avaient déjà reculé d’une vingtaine de mètres pour chercher un meilleur endroit. Un semblant de calme est revenu. Pour comprendre la situation, nous devions regarder attentivement le commandant Sallahedine. Et essayer d’interpréter ses gestes et ses ordres. C’est dans ces moments un mélange d’instinct et d’analyse ultra rapide des angles de tirs adverses qui nous aide à prendre la bonne décision. La nôtre a été de rester sur la ligne de front mais protégés des tirs directs par une rangée de petits immeubles à un étage. La décision de l’autre groupe a été de se replier vers l’arrière. Pour cela, ils étaient obligés de traverser à découvert le rond-point pour s’abriter à l’intérieur d’un immeuble de l’autre côté. Puis les tirs ont repris, les kadhafistes avaient changé d’angle et leurs tirs se faisaient plus «rentrants». La situation devenait véritablement dangereuse et je décide, moi aussi, de me replier ainsi que les autres qui étaient restés avec moi. En arrivant aux abords du rond-point, je regarde dans la rue à gauche puis la rue de droite, je ne vois plus le deuxième groupe. A cet instant, une forte détonation sourde se fait entendre et aussitôt après, un très gros panache de fumée blanche se forme de l’autre côté du rond-point. Je distingue dans la fumée des silhouettes qui semblent sonnées. Puis j’entends les hurlements de Katie. Je cherche à m’abriter au cas où un deuxième obus viendrait à exploser. Mais rien que des crépitements d’armes automatiques. A l’attitude des combattants, je comprends que des hommes ont été touchés, certains courent vers moi en criant «sour», «sour» (photographe) et s’enfoncent les doigts dans le ventre à plusieurs reprises. Des pick-up démarrent en trombe, font le tour du pâté de maisons où a eu lieu l’explosion et réapparaissent aussitôt avec des blessés, des combattants, mais aussi j’aperçois Guy qui s’accroche à l’arrière de l’un d’entre eux. Je comprends alors que le petit groupe que je voyais de l’autre côté, sans vraiment les

distinguer, c’étaient les autres. Guy a l’air touché, mais conscient; le reste du groupe, je ne sais pas. J’essaie de m’approcher pour voir, mais la poussière dégagée par les 4 x 4 mêlée au reste du panache de l’explosion m’en empêche. Guillermo me racontera peu après ce qui c’est passé. En nous quittant, leur groupe a contourné le rond-point par la droite, se mettant alors à découvert des positions kadhafistes puis ont rejoint une dizaine de combattants de l’autre côté de la place. C’est au moment où ils longeaient un immeuble que l’obus de mortier de 120mm est tombé au pied de l’immeuble.

Guillermo lui était resté un peu en arrière ainsi que Katie. Après l’explosion, il a vu et

photographié Guy qui s’enfuyait en se tenant le ventre, il a reçu un éclat dans l’estomac. Guy

est tout de suite évacué par les combattants. Sortant du nuage de fumée, Michael blessé à

l’épaule lui demande de l’aide, il arrête une voiture, le jette dedans ainsi que Katie, choquée

mais indemne. Puis il retourne voir où sont Tim et Chris qu’il trouve tous les deux à terre.

Chris est inanimé, mais Tim est conscient. A nouveau, il arrête un second pick-up et les hisse

sur la plage arrière. Sur la route de l’hôpital, il croise une ambulance qui voudra prendre en

charge Chris, qu’il pense mort. Il sait Tim vivant, il aurait voulu qu’ils le prennent mais, trop

tard, l’ambulance est déjà repartie. Ils la suivent. Pendant ce trajet de quelques minutes, il

sentira la main de Tim relâcher la pression sur la sienne puis refroidir très vite, Tim meurt.

Je vois passer d’autres 4 x 4 et je comprends que tous ont été évacués, nous sautons à

notre tour, Christophe Dubois et moi, dans un pick-up direction le centre-ville. Le tir d’obus

puis d’un autre et les dégâts qu’ils ont causé chez les journalistes mais aussi chez les

combattants ont créé la panique, tous veulent quitter la zone, un embouteillage se créé. Notre conducteur apparemment ne connaît pas la zone, prend une route à droite, se trompe, il se

dirige vers les tirs, il recule, rentre dans un autre véhicule, enfin repart guidé par un

moudjahidin qui lui hurle dessus, prend la bonne route. Les miliciens aux check points tout le

long de la route nous font signe de passer sous des «Allah Ouakbar», nous les franchissons à

toute allure. Ils viennent de voir passer des pick-up chargés de blessés, ils pensent sans doute que nous en transportons aussi.

La cour de l’hôpital est noire de monde. Une vingtaine de journalistes juste débarqués

d’un bateau en provenance de Benghazi sont là, certains viennent vers moi et me posent un

tas de questions mais je ne leur réponds pas. Je me précipite sous la tente installée dans la cour de l’hôpital qui accueille les blessés pour les premiers soins. Il y règne une cohue

indescriptible, une quinzaine d’hommes sont là ensanglantés. J’aperçois Tim et Chris

allongés, je hurle de rage. Dans cet espace, les médecins et infirmiers qui s’affairent autour de Chris et Tim sont d’un calme absolu. Ce qui rend la scène irréelle. Le petit groupe est

étrangement silencieux sur ma droite. A genoux sur une chaise, un médecin tente sur Tim un

massage cardiaque. A chaque pression du médecin, sa cage thoracique se déforme comme

une poire en caoutchouc. De longues minutes s’écoulent, puis les bras de l’urgentiste

retombent, il me regarde, secoue la tête, il aura essayé pendant trente minutes. Pendant ce

temps, des infirmières ont nettoyé la tête ensanglantée de Chris. Il est emmené en

réanimation. Le moniteur de l’électrocardiogramme indique que son coeur bat toujours mais

pour moi, il est déjà mort. Puis avec Yannis Behrakis d’AP nous récupérons tout le matériel

de Chris et de Tim puis nous descendons au sous-sol pour le nettoyer des traces de sang.

Ensuite Alfred de Montesquiou, journaliste de Match, arrive. Nous tenons longtemps la main

de Chris. A 21 h 30, l’équipe médicale va lui administrer un sédatif et nous demande de bien

vouloir quitter la salle des soins intensifs, où trois autres hommes agonisent. Exténués, nous

retournons à notre «maison». Le lendemain matin, nous apprendrons que Chris a été déclaré

mort trente minutes après notre départ et que son corps avait rejoint celui de Tim, sur le

bateau de l’ONG «IOM », en route pour Benghazi.


Notes sur la dernière journée de Chris Hondros, écrites à Misrata le 21 avril et au Caire

le 23 avril 2011 par Alvaro Canovas.

 

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